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L'incroyable et tragique course au pôle Sud d'Amundsen et Scott |
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LE MONDE | 16.08.03
Durant l'été austral 1911-1912, l'explorateur norvégien et son homologue anglais s'affrontèrent pour être le premier à parvenir à 90° de latitude sud. Voyageant léger, le premier triompha, tandis que le second, handicapé par une expédition trop lourde, périt pendant le voyage de retour.
"Je ne peux pas prétendre avoir atteint le but de ma vie. Je ne crois pas qu'un être humain se soit jamais trouvé dans un lieu aussi diamétralement opposé à son but le plus cher que moi... Le pôle Nord m'attire depuis mon enfance et c'est au pôle Sud que je me trouve." Le 14 décembre 1911, Roald Amundsen, fils d'un armateur norvégien, devient à 39 ans le premier homme à rallier le pôle Sud avec trois compagnons, Olav Bjaaland, Sverre Hassel et Oscar Wisting.
Au terme d'une extraordinaire course de vitesse avec une expédition britannique, il devance de trente-quatre jours Robert Falcon Scott, Birdie Bowers, Titus Oates, Edgard Evans et Edward Wilson, qui mourront d'épuisement, de faim et de froid sur le chemin du retour.
En 1895, le VIe Congrès international de géographie avait décidé que "l'exploration des régions antarctiques était le travail le plus important à entreprendre avant la fin du siècle". En août 1897, le baron Adrien de Gerlache de Gomery appareil-lait avec le Belgica. A bord, deux équipiers allaient bientôt faire parler d'eux : Roald Amundsen et Frederick Cook, un médecin américain qui devait revendiquer vainement la conquête du pôle Nord en 1908, un an avant son compatriote Robert Edwin Peary. L'équipage du Belgica réalisa, entre mars 1898 et mars 1899, le premier hivernage sur la banquise en dérivant de... 1 700 milles.
Les tentatives héroïques de conquête du pôle Sud commencent avec l'expédition britannique du Discovery en 1901. La Royal Geographical Society a choisi Robert Falcon Scott, un officier de marine de 32 ans, pour la diriger. Après un hivernage dans le détroit de McMurdo, Scott, accompagné par Edward Wilson et Ernest Shackleton, part le 2 novembre 1902 en direction du pôle avec dix-neuf chiens et des traîneaux. Le 30 décembre, ils battent en retraite à 860 kilomètres (82°16'sud) de l'objectif. Shackleton souffre du scorbut. Les trois hommes regagnent leur navire le 3 février 1903, mais n'ont pas renoncé pour autant à cette conquête.
Shackleton est le premier à réunir les fonds pour repartir et hiverner à nouveau à McMurdo en janvier 1908. Des poneys de Mandchourie ont été préférés aux chiens pour tirer les traîneaux, mais six sur dix meurent avant le départ du raid, le 29 octobre. L'explorateur anglais dépasse la limite atteinte en 1902, mais, épuisé par soixante-sept jours de progression avec ses trois compagnons, il rebrousse chemin à 180 kilomètres du pôle (88°23'). Il sera anobli par le roi Edouard VII.
Un an plus tard, le 1er juin 1910, Robert Falcon Scott quitte à nouveau l'Angleterre à bord du Terra-Nova. Mais il ne sera pas seul à tenter de conquérir le pôle Sud. A l'escale de Melbourne, il reçoit un télégramme : "Nous vous informons aimablement que le Fram est en route pour l'Antarctique. Amundsen." Depuis sa participation à l'expédition du Belgica, le Norvégien a réussi, entre juin 1903 et septembre 1905, à ouvrir le passage maritime du Nord-Ouest, qui relie les océans Atlantique et Pacifique par le nord du continent américain. Vingt-deux mois d'hivernage parmi les Inuits lui ont permis de se familiariser avec la conduite des traîneaux à chiens pour la conquête du pôle Nord qu'il projette. Comme son compatriote Fridtjof Nansen en 1893 avec le Fram, Amundsen compte profiter de la dérive de la banquise, depuis le détroit de Béring vers le Groenland, pour s'approcher du pôle à bord du voilier pris par les glaces, avant de terminer l'exploration en traîneau. C'est au moment où il achevait le montage de son expédition que Cook et Peary avaient annoncé leur conquête controversée du pôle Nord.
Lorsque le Fram quitte Kristiansand (ancien nom d'Oslo) le 9 août 1910, sa destination officielle reste le détroit de Béring, via le cap Horn. Ce n'est qu'à l'escale de Madère que Roald Amundsen réunit son équipage pour lui dévoiler son projet. Il expédie son télégramme à Scott et deux lettres au roi Haakon VII de Norvège et à Nansen. Le 5 janvier, le trois-mâts accoste dans la baie des Baleines. La veille, le Terra-Nova est arrivé au cap Evans, dans le détroit de McMurdo, à l'autre extrémité de la mer de Ross. Les explorateurs installent leurs campements pour l'hiver et des dépôts de vivres sur le chemin du pôle. Amundsen dispose 3 tonnes d'approvisionnement aux latitudes 80°, 81° et 82°. Scott, dont les poneys progressent mal dans la neige, ne peut aller au-delà de 78°28'. Cela lui coûtera la vie à son retour du pôle.
Pour l'hivernage, Scott a fait bâtir une cabane de 26 m sur 7,60 m avec piano dans le mess des officiers, carré des marins et salle de bains. Les Norvégiens se contentent d'un modeste abri en bois et de tentes servant de chenil ou de réserves de nourriture et de combustible. Tandis qu'ils font une chasse effrénée au poids en rabotant même des éléments de traîneau pour miser sur la vitesse, les Britanniques prévoient une expédition lourde avec des équipes de support qui feront demi-tour après avoir rempli leur mission. Amundsen tente un premier départ dès le 8 septembre, mais des températures inférieures à - 50 °C l'obligent à faire demi-tour.
Les quatre hommes, chaussés de skis, repartent le 21 octobre avec quatre traîneaux transportant 400 kg de vivres et de matériel, tirés par cinquante-quatre chiens. Le 1er novembre, les Norvégiens sont à leur deuxième dépôt, par 81° sud, lorsque Scott quitte le cap Evans avec treize hommes, dix-neuf poneys originaires de Sibérie, trente-quatre chiens, treize traîneaux et deux traîneaux à chenilles motorisés qui vont très vite tomber en panne.
Le 17 novembre, Amundsen et ses compagnons en ont terminé avec l'Ice-Shelf de Ross. Ils sont au pied d'un monstrueux glacier qu'ils baptisent Axel-Heidberg. Ils mettront quatre jours pour franchir les cascades de glace et atteindre le sommet, à 3 180 mètres d'altitude. Arrivé sur le plateau, à 440 km du pôle, Amundsen décide d'exécuter vingt-quatre des chiens survivants pour donner à manger aux dix-huit qu'il conserve en se séparant d'un traîneau. L'endroit sera appelé The Butcher's Shop (La Boucherie). Bloqués par le blizzard, les Norvégiens y campent quatre jours avant de reprendre leur route en aveugle sur un terrain dangereusement crevassé jusqu'à 87° sud. Le 14 décembre, c'est sous le soleil qu'ils atteignent le pôle.
Quant à Scott, il a vite dû abattre les poneys, épuisés et mal adaptés à cet environnement. Arrivé au pied du glacier Beardmore, il renvoie ses chiens à la base. Les charges sont réparties sur trois traîneaux tirés chacun par quatre hommes. Ils atteignent péniblement le sommet, à 2 800 mètres d'altitude, le 21 décembre. Quatre hommes font demi-tour, puis trois autres le 4 janvier, à 277 km du but. Parvenus à 43 km du pôle, les cinq Britanniques aperçoivent des traces dans la neige. "Le pire est arrivé, note Scott dans son journal. Un simple coup d'½il nous révèle tout. Les Norvégiens nous ont devancés... Demain, nous irons jusqu'au pôle, puis nous rentrerons le plus vite possible."
Le 17 janvier, ils atteignent à leur tour le pôle et trouvent une lettre sous la tente surmontée du drapeau norvégien et du pavillon du Fram. "Cher commandant Scott, comme vous serez probablement le premier à arriver ici après nous, puis-je vous demander d'envoyer la lettre jointe au roi Haakon VII ? Si les équipements laissés dans la tente peuvent vous être de quelque utilité, n'hésitez pas à les prendre. Avec mes meilleurs v½ux, je vous souhaite un bon retour. Sincèrement vôtre. Roald Amundsen." Le 25 janvier, Amundsen est de retour à sa base avec ses trois compagnons et onze chiens. Leur périple de 2 480 kilomètres a duré 99 jours. Lorsqu'ils débarquent à Hobart (Tasmanie), le 7 mars, pour annoncer leur victoire, le calvaire des Britanniques se poursuit.
Affaibli par le scorbut, puis par une commotion cérébrale consécutive à une chute, Edgard Evans est mort dans son sommeil le 17 février. Avec ses pieds gelés et gagnés par la gangrène, Titus Oates retarde ses compagnons. Le 16 mars, il prétexte une sortie pour disparaître dans le blizzard. Le 21 mars, les trois rescapés ne sont plus qu'à 18 km du dépôt effectué avant l'hivernage, mais ils sont bloqués par le blizzard, sans nourriture ni carburant. Les trois corps, gelés sous la tente, ne seront retrouvés que le 12 novembre 1912 par une expédition partie après un nouvel hivernage du Terra-Nova. Ils seront laissés sous un cairn, surmonté d'une paire de skis en forme de croix.
Le journal de Scott s'arrêtait au 29 mars : "Depuis quatre jours, il nous a été impossible de quitter la tente : l'ouragan hurle autour de nous. Nous sommes faibles, je puis à peine écrire. Cependant, pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition ; elle montre l'endurance des Anglais, leur esprit de solidarité et prouve qu'ils savent regarder la mort avec autant de courage aujourd'hui que jadis. Nous avons couru des risques. Nous savions que nous les courrions. Les choses ont tourné contre nous, nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, résolus à faire de notre mieux jusqu'au bout."
Gérard Albouy
Ecrire au webmasterDernière mise à jour : 27 novembre 2011
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