back La vie à Dumont-d'Urville, village prisonnier des glaces image
[pourquoi] [description] [photos] [lexique] [liens] [livre d'or]
[hivernage] [post-hivernage] [mid-winter] [adresses] [téléchargement] [forum]

LE MONDE | 13.08.03

Chaque année, pendant huit mois, la base scientifique française est isolée du monde. Après l'agitation de l'été austral, l'hivernage des 28 habitants, 23 hommes et 5 femmes, s'organise. L'épreuve psychologique est compensée par la magie visuelle des décors.

Base Dumont-d'Urville (Terre Adélie) de notre envoyé spécial

Ils s'observent. L'un porte un bonnet sur la tête, l'autre un plumeau de duvet gris. Le premier est chercheur, le second un manchot adélie juvénile qui, dans quelques semaines, se jettera à l'eau pour ses grands débuts d'oiseau marin. Mais, pour l'heure, tous deux vivent en bonne entente dans le même village, planté sur un caillou au pied de l'Antarctique. Depuis un demi-siècle, la base scientifique française Dumont-d'Urville - DDU pour les intimes - et ses occupants ont certes colonisé l'île des Pétrels, autrefois domaine privilégié des animaux, mais les manchots le leur ont bien rendu.

Nous sommes en février. Comme chaque année à la fin de l'été austral, la station connaît l'activité quasi fébrile des chercheurs venus quelques semaines pour terminer leurs "manips" et des hivernants de l'année passée formant leur relève. Les courageux qui assemblent la future station franco-italienne Concordia, à 1 100 km à l'intérieur du continent blanc, mettent la clé sous la porte et sont rapatriés sur l'île des Pétrels.


Mesurant moins d'un kilomètre de diamètre, celle-ci est un condensé de ville où tout est ramassé en quelques bâtiments sur pilotis. On en fait le tour en une demi-heure. Premier arrêt au dortoir des hivernants, le bâtiment 42. Malgré les cloisons isolantes, les cris des manchots et le sifflement du vent créent un fond sonore continu. Eole se montre très généreux dans cette région du globe. Un jour, l'anémomètre a marqué 315 km/h avant de se bloquer. Les vents catabatiques, ces masses d'air qui glissent et accélèrent sur l'Antarctique comme une avalanche, dépassent fréquemment les 150 km/h.

"Quand la tempête souffle, raconte Patrice Godon, le responsable des raids terrestres vers Concordia, on a autant de bruit que dans un train de nuit passant sur des aiguillages, dans un tunnel et les fenêtres ouvertes. Et pourtant, on dort..." Le sommeil ou l'isolement sont les fonctions premières du bâtiment. Confort spartiate : lits superposés, étagères, semblant de bureau. Sanitaires et douches sur le palier. Sur les murs des couloirs courent des bibliothèques.

Au rez-de-chaussée ont été installés l'infirmerie, le bloc opératoire et le bureau du médecin. Ce dernier doit tout soigner, du simple bobo à la crise d'appendicite en passant par les caries dentaires. En plus de son cursus de médecin militaire qui l'a amené à faire de la chirurgie de guerre, Richard Gaud a suivi des stages hospitaliers : "Le médecin de Dumont-d'Urville est apte à opérer et il forme deux équipes d'aides opératoires qui l'assistent pour les pansements, l'anesthésie et lui passent les instruments."

Par souci d'économie, le médecin assure aussi les fonctions de chef de district. A ce titre, il contrôle les entrées et sorties du territoire, sert d'officier de police judiciaire et d'officier de mairie. "Tous les ans, explique Richard Gaud, on reçoit quatre feuillets pour chacun des trois registres : naissances, mariages, décès." Les deux premiers sont toujours restés vierges, mais pas le troisième.

En 1959, à Cap-Prud'homme, une petite installation située sur le continent, un homme est sorti un jour de blizzard et n'est jamais rentré. En 1993, un chercheur venu pour la campagne d'été a succombé à un infarctus. En février 1999, trois personnes sont mortes dans un accident d'hélicoptère. Comme il n'y a, en permanence, qu'un seul cercueil à DDU, il a fallu fabriquer les deux autres avec le bois disponible.

Deuxième halte dans les trois laboratoires de la station. En plus des programmes scientifiques ponctuels, Dumont-d'Urville, intégrée à plusieurs réseaux mondiaux, assure une fonction de veille, établit année après année des séries de mesures, dont les plus anciennes ont démarré il y a des décennies. Au programme du labo de géophysique : lâcher quotidien d'un ballon météo gonflé à l'hélium, enregistrement de l'activité sismique et des modifications du champ magnétique. Autre tâche, plus exotique : le chercheur d'astreinte s'occupe de... Radio Base, c'est-à-dire de la musique diffusée en permanence dans le bâtiment de séjour.

Le laboratoire de glaciologie et de la chimie de la basse atmosphère stocke une partie des carottes de glace prélevées à Concordia pour des analyses futures. Un moniteur à neutrons détecte les particules du rayonnement cosmique. Tous les jours sont effectués des prélèvements d'air. Dernier labo, Biomar, pour Biologie marine, s'occupe de tous les oiseaux mais surtout des manchots, les plus nombreux et les chouchous des chercheurs qui les comptent, déterminent leur sexe, leur prélèvent du sang et suivent leur comportement... Des trous dans la glace permettent de prendre du plancton, pêcher, mesurer la température de l'eau, sa salinité et sa composition.

A DDU, quand on a étudié l'eau, l'air, la glace, la terre, la faune, que reste-t-il ? Les femmes et les hommes qui se consacrent à la science. Dernier arrêt de la visite guidée : le bâtiment vie. Le coin des 4 B (bar, bibliothèque, billard, baby-foot...) mais aussi la laverie, et surtout, saint des saints, le réfectoire. Le cuisinier est considéré par tous comme l'un des personnages les plus importants de la base. En cette fin de campagne d'été, il doit nourrir plus de soixante-dix personnes. Mais la population va vite fondre. Dans moins de quatre semaines, le bateau partira pour la dernière fois de la saison. Très vite, DDU deviendra un village pris dans les glaces, impossible à rallier pendant huit mois. L'hivernage commencera pour ses 28 habitants, 23 hommes et 5 femmes. "Le jour du départ de l'Astrolabe, on sert du champagne, sourit Richard Gaud, mais les bulles ne dérident pas beaucoup les gens... Tout le monde fait la tête."

La saison difficile de l'introspection psychologique commence. "On ressent plus la solitude, poursuit le médecin. Ceux qui la vivent mal deviennent diaphanes mais rarement agressifs. Ils se sentent au contraire agressés par tous. Certains se laissent gagner par la paresse. Le travail n'est pas très prenant : on se lève juste pour aller mettre en marche les machines, on engrange les données. Avec l'obscurité plus longue chaque jour, ceux qui n'ont pas ces impératifs se décalent et vivent en dehors des horaires des autres." Bien sûr, rares sont ceux qui sont gagnés par le syndrome d'hivernage, d'autant plus que le chef de district veille, à la fois confident et symbole d'autorité. Il rappelle les règles élémentaires de l'hygiène, vérifie que les personnes d'astreinte ont nettoyé le séjour le matin et le dortoir l'après-midi...

L'hivernage est une terre d'amnésie. On oublie la télé, la date, le code de carte bancaire, l'usage des clés, celui de la monnaie. Certains font un chèque pour acheter un timbre à 46 centimes d'euro... "Le premier jour ici, on pose son portefeuille sur l'étagère et il n'en bouge plus, explique Nicolas, un de ceux qui vivent l'hivernage 2003. On est aussi complètement déconnecté de l'information. Moi, je suis resté sur la finale de Coupe Davis perdue par la France en décembre 2002..." Partis de France fin 2001, ceux qui sont rentrés en mars 2003 ont enfin pu découvrir les euros et le visage de Jean-Pierre Raffarin, près d'un an après sa nomination.

Cependant, tout est loin d'être rude et lugubre. La banquise emprisonne les icebergs et ouvre des espaces extraordinaires. Les excursions sur la glace de mer prennent des airs d'aventure dans un paysage de blanc et de bleu à nul autre pareil. Chaque hiver invente ses randonnées, sculpte des montagnes différentes baptisées au gré de l'inspiration. En 2002, on visitait la Cathédrale, les Grottes de la famille Ours, la Dent, le Berg à deux trous, la Tour de Babel, la Muraille de Chine, l'Epée de Damoclès des trois vallées, etc.

On s'en met plein les yeux. On rentre au pays. Et, en général, on ne repose jamais plus un pied en Antarctique. Sauf le docteur Gaud, qui accomplit son quatrième hivernage en Terre Adélie. "Si je reviens ici, c'est pour savoir si je suis toujours capable de vivre avec d'autres dans ce cercle fermé. Je suis catholique et je pense qu'ici, on peut aider plus intensément les autres, parce qu'on garde un ½il sur la personne à laquelle on a donné un conseil." Autant que le paysage, la situation humaine exceptionnelle participe à l'aventure de l'hivernage. Mais Richard Gaud juge que la cohésion de la communauté a pâti de l'irruption de la messagerie électronique qui établit un lien quotidien avec la France. "Les e-mails ont tout cassé, estime-t-il. Avec eux, les gens croient communiquer avec d'autres, mais ils ne sont pas capables d'aller taper à la porte du voisin pour dire : je ne vais pas bien."

Pierre Barthélémy


image
image
Ecrire au webmaster
Dernière mise à jour : 27 novembre 2011
Optimisé pour Mozilla Firefox 8.0 [1024x768] / Linux
Cette page devrait-être valide XHTML 1.0 Transitional